Une étude publiée en 2024 par le cabinet américain Tallo révélait que 83 % des jeunes adultes Américains de la génération Z déclaraient éprouver des sentiments positifs forts — attachement, confiance, proximité — envers leurs assistants IA. Une autre étude, menée par des chercheurs de Stanford cette même année, montrait que des utilisateurs réguliers de chatbots conversationnels rapportaient se sentir « compris » par l’IA mieux que par leurs proches.
Ces chiffres méritent qu’on s’y arrête. Pas pour s’indigner, pas pour rassurer. Mais pour regarder ce qu’ils révèlent vraiment.
La question du miroir
Il y a quelque chose de structurellement particulier dans la relation à un outil conversationnel : il ne te contredit jamais vraiment. Il s’adapte à toi, il confirme tes cadres de référence, il formule ce que tu as dit en mieux — ou du moins, en accord avec ce que tu voulais dire. Il ne te quitte pas. Il ne se fâche pas. Il ne te juge pas. A moins de le former à te parler autrement…
C’est exactement ce que les psychologues appellent un miroir parfait. Et dans certaines traditions psychanalytiques, un miroir parfait est précisément ce qui nourrit la dynamique narcissique — non pas au sens vulgaire du terme (l’égocentrisme), mais au sens clinique : une relation à l’autre où l’autre n’existe que comme reflet de soi.
Le narcissisme au sens de Freud ou de Kohut, c’est l’impossibilité à tolérer l’altérité de l’autre, sa différence, sa résistance. Or l’IA, par construction, ne résiste pas. Elle optimise la cohérence avec ce que tu lui apportes. L’IA ne se met pas en colère, ne se tait pas… l’agent conversationnel est toujours disponible de jour, comme de nuit et ceci immédiatement – littéralement : sans médiation…
Et il y a aussi la solitude
L’interprétation du narcissisme est possible. Elle esquive cependant une question plus inconfortable : pourquoi des millions de personnes, majoritairement jeunes, trouvent-elles dans un chatbot plus de sentiment d’être comprises que dans leurs relations humaines ? Qu’est ce que cela dit de notre qualité relationnelle dans la relation avec nos jeunes. Quel sentiment de solitude vivent-ils pour avoir plus de facilité à se confier à un chatbot qu’à une personne humaine. Un jeune qui parle à une IA à 23h ou 2h du matin parce qu’il n’a personne à qui parler n’est pas nécessairement replié sur lui-même. Il est peut-être simplement seul ou se sent seul ou n’a pas appris à communiquer ce qu’il vit à un humain !
J’accompagne des dirigeants et des managers…. Et je retrouve parfois le phénomène : des adultes de 40 ou 50 ans qui, une fois qu’elles ont goûtés à chatGPT ou Claude, préfèrent tester leurs idées avec les LLM plutôt qu’avec leurs associés car alors il n’y aura pas de dissonnances, pas d’opposition, le biais de confirmation va dire que l’idée est très bonne sans critiquer ! Bien sûr que c’est plus confortable mais c’est un point de vigilance important : c’est de la confrontation des idées que nos projets avancent pas dans une uniformité lisse et passive.
Ce que cela dit de notre époque
L’attachement à l’IA est un symptôme, pas une cause. Il révèle quelque chose sur la qualité de nos liens, sur notre rapport à la contradiction, sur notre capacité — ou notre difficulté — à supporter que l’autre soit vraiment autre. Si l’IA attire parce qu’elle est parfaitement accommodante, c’est peut-être le signe qu’on a désappris à vivre avec l’imperfection de la relation humaine.
Et là, il y a une responsabilité qui dépasse l’individu. Elle est sociétale, éducative, familiale.
Ce que je peux dire, c’est ceci : utiliser l’IA comme espace de réflexion, de travail, d’exploration — c’est légitime et souvent très utile. S’en servir comme d’un substitut à la relation humaine, comme d’un espace où on n’est jamais vraiment challengé — c’est une dérive qui coûte quelque chose, même si on ne le voit pas tout de suite.
Pourquoi cela ? Parce que c’est précisément dans la friction avec l’autre, de son silence, du temps qu’il prend pour répondre ou cheminer que je grandis, que nous croissons comme humain et nos projets avec ! Un miroir parfait ne te transforme pas. Il te confirme.
Cécile Azard
